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La nymphomanie de Lars Von Trier

Lundi, 24 Février, 2014 - 14:29 (Dernière maj : ven, 28/03/2014 - 18:36)
La nymphomanie de Lars Von Trier
Crédits image : Zentropa et Heimatfilm
Avec Nymphomaniac, le réalisateur danois de Dancer in the Dark s'adonne à cœur joie à une orgie promotionnelle sulfureuse. Son film, son auteur et ses acteurs ont fait parler en dehors de l'écran, mais ces deux chapitres sortis en janvier nous invitent t-ils à l'orgasme dans la noirceur de la salle? Verdict.

Lars Von Trier a toujours eu cette aspiration à exister par le biais de la provocation, sans en avoir besoin, paradoxalement. Choquer les âmes pures était déjà le credo de ses Idiots, en 1998. Mais pour son précédent film, Melancholia, le réalisateur danois a laissé de côté la pertinence pour entacher son œuvre en pleine promotion au Festival de Cannes.

Avec son Nymphomaniac, il voulait enfoncer le clou. Déranger en s’emparant de l’arme la plus efficace qui soit pour cela : le sexe. Après tout, notre société est bien plus gênée par la vue d’un corps nu que par celle du sang. Sujet rare, sujet tabou, filmé tel qu’il est, et non comme il est souvent représenté traditionnellement, le sexe par Von Trier pouvait emmener le spectateur dans un récit aussi âpre qu’utile et puissant. Il n’en est rien.

Uma Thurman (à gauche) fait une apparition remarquée.

Nymphomaniac, c’est le chemin de croix de Joe (Charlotte Gainsbourg), femme dévorée par son addiction sexuelle. Elle git sur le sol d’une ruelle sombre et austère. Seligman (Stellan Skarsgard), son parfait opposé et grand érudit, l’accueille alors et tend l’oreille.

Pendant deux longues parties, savamment divisées en chapitres, Joe va lui conter son parcours, de la petite fille à celle perdue, à même le sol.

Commence alors le récital de Von Trier. Il a ce qu’il veut et ce qui fait parler : de la nudité (souvent gratuite) et des personnalités célèbres d’Hollywood qui cassent les tabous lors de rapports non simulés et ne cachant rien. Ils sont là pour balayer des images trop lisses. Shia LaBeouf veut effacer Transformers. Jamie Bell dit adieu à Billy Elliott en insérant ses doigts dans l’intimité de Joe.

Au coeur de scandales, Shia LaBeouf profite de la promotion du film
pour faire parler de lui à Berlin. Il ne sera pas le seul. (photo : Reuters)

Est-ce là un gage de réussite ? L’image seule n’apporte pas grand-chose si elle ne raconte rien, ou presque. Van Trier effleure trop souvent le sujet de la nymphomanie, le délaisse parfois et passe finalement à côté de l’essentiel. Dans la première partie, on comprend à peine le côté nymphomane de l’héroïne. On perçoit surtout son désir de découvrir le sexe, de l’expérimenter. Il faudra alors attendre une phrase sur l’organisation journalière de Joe pour comprendre l’étendue de ses envies et pratiques.

Autre souci, le sexe qu’il filme est brut. Le désir est incroyablement absent. Les gémissements ne sont que des bruits si loin de l’invitation. La sexualité y est présentée comme un ensemble uniforme, de la beauté du corps d’une jolie femme désirante aux dérives les plus abjectes. Dérangeant, ce qu’il veut, navrant ce qu’il obtient.

Plus dommageable, il s’éparpille, se perd et nous perd. Orienter le récit vers les activités illégales de Joe ne fait que tirer le film vers le bas et laisse un message pour le moins douteux. Certaines réflexions du couple d’orateurs formé par Joe et Stigman apparaissent aussi comme des écarts d’un réalisateur qui ne veut susciter que le malaise. De fait, son sujet, son récit et son discours ne sont nullement maitrisés.

C’est un constat navrant, car Lars Von Trier peut tout simplement laisser parler son talent pour exister.

Il guide parfaitement ses acteurs, tous très bons. Stacy Martin est intrigante, Jamie Bell glaçant, Shia LaBeouf étonnant (mais toujours détestable). Gainsbourg et Skarsgaard forment un duo dans lequel Von Trier tire le meilleur de son film. Les métaphores se dévorent. La mise en scène vire parfois au virtuose, le tout aidé par une bande originale sans fausse note.

A Berlin, Von Trier joue avec la polémique cannoise pour
renforcer son image de bad boy. (photo : Reuters)

Il y a du très bon dans ce Nymphomaniac. Mais voilà, à trop vouloir choquer, Von Trier tire à blanc. De cette libération espérée des corps émerge la frustration. 

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