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Audioscopie: Young Fathers - Dead

Mercredi, 2 Avril, 2014 - 10:18 (Dernière maj : dim, 06/04/2014 - 17:24)
Audioscopie: Young Fathers - Dead
Crédits image : Bid Dada Recordings
Noir c'est noir, il n'y a plus d'espoir - Johnny Hallyday (1966). Il l'avait vu venir le bougre.

Label: Big Dada Recordings - Anticon
Date de sortie: Fevrier 2014
Rayon: Rap alternatif  - Trip-Hop - Rock - Pop - Beau bordel

Young Fa-qui ?

Young Fathers, c’est un trio d’Edimbourg composé d’Alloysious Massaquoi, de Kayus Bankole, et de 'G' Hastings, trois gars avec des origines Libériennes, Nigérianes et Ecossaises. Après deux EP, Tape One (2011-2012) et Tape Two (2013) sur Anticon (label de Bath, Serengeti, Son Lux, et autre why?) qui ont trouvé pas mal d’écho chez ceux qui s’intéressent au rap lo-fi voir plus particulièrement aux adeptes cLOUDDEAD (toujours chez Anticon, comme quoi le monde est bien fait), ils nous reviennent aujourd’hui avec une nouvelle proposition.

ULTRAMORT

Dead est le nom de ce premier album, publié cette fois-ci en même temps chez Anticon et Big Dada (DELS, Roots Manuva, Spank Rock, Run the Jewels, Anti-pop Consortium, etc.). Comme le titre laisse à penser, on est loin de faire face à un album de Chroméo ou de Claude François, ou alors les magnolias ont pris un sacré coup de chaud.  Non, Dead est un voyage en eaux troubles, de ceux qui vous happent et vous tirent vers des abysses toujours plus profonds où l’obscurité n’y est plus une simple absence de perception visuelle mais où la noirceur devient préhensible, oppresse et tyrannise jusqu’à ce la fusion des fondements psychologiques, ébranlant notre édifice mental. Oui, ce que Young Fathers nous propose est une plongée au pays de la magie noire où le chamanisme règne avec le monopole d’un despote.

Beaucoup des cœurs de l’album, de par leur structure binaire, pourront faire penser à des chants de forçats ramant vers un monde meilleur. Car ici, chaque instrument est au service du malin et n’a pour but que de mettre l’esprit à l’épreuve. En réponse, une masse organique tente de s’organiser pour ramener l’espoir comme si l’ultime source de lumière ne pouvait provenir que d’une enveloppe charnelle.


Tout l’album est construit autour de cette dichotomie en équilibre instable. Chaque constituant, indépendamment de sa nature, prend parti, il se retrouve soit trainé dans la boue, souillé, ou à l’inverse porté aux nues.

L’ensemble s’articule dans une forme de chaos organisé où le flow ne semble même plus s’intéresser à une rythmique qui tente à chaque mesure de le brider, de le trainer dans les limbes quand il s’efforce de regagner une surface inatteignable. Ce pugilat est magnifié par cette ignorance emplie de respect, à mi-chemin entre la crainte et l’aveuglement. Au milieu de ce magma, des bridges, à l’entropie aussi élevée que tranchante font irruption l’espace de quelques instants, les suspendant hors du temps avant que l’affrontement ne reprenne sans que l’auditeur ne sache qui prend l’ascendant dans cette lutte pour l’emprise sur cette mélodie enfantée.

La section de l’album qui illustre sûrement le mieux mon propos est constitué des trois derniers titres. Ils nous plantent un décor façonné autours des sirènes d’un bateau en détresse s’enfonçant dans la brume sous l’emprise d’une entité spectrale trainant ses chaines lancinantes, comme aspiré par une rythmique aux accents de houle. Puis surgit l’espoir, sous la forme d’un battement de cœur échographique qui introduit le chant des âmes déchues plaidant leur salut avant que la musique ne retombe dans les affres et les vicissitudes de notre monde moderne.

Ouais, rien que sur le papier, on se dit que ça fait beaucoup à encaisser, surtout quand la plupart des titres nous présentent de nombreux niveaux de lectures avec des paroles sur fond de misère sociale, d’inégalités croissantes et d’un monde en perte de confiance.

Ça donne quoi les oreilles ?

Bah ça donne ça:

Ouep, c'est bien une piste qui tabasse sévère. Tout y est: Intro qui ne ferait pas rougir un Clark (période Body Ridle hein, pas cette vieille blague de Superscope), un texte empreint de poésie, des coeurs grandioses, un beat bien loin d'un truc produit sur laptop, là t'as le droit à la parade du 14 juillet direct dans les chicots, offerte par la maison.

Tu veux du hip-hop de bonhomme? Mais il te faut aussi du chant parce que t'as une part de sensibilité que ton petit coeur doit assouvir? Apparement c'est pour ça qu'ils sont là.

Là je te vois, tu te dis que je me suis bien fouttu de toi avec mon histoire de noirceur "toussa toussa". Le truc, c'est que pour entammer une descente il est nécessaire de partir d'un point surélevé (you don't say), et là on était qu'à la deuxième piste de l'album. Voila, tu me vois venir avec mes gros sabots. Dead, pas moins de deux pistes plus tard, c'est aussi ça:

Une piste tellement dense qu'elle donne l'impression de se noyer dans du goudron en fusion.  Il semblerait que le secret de la sensualité anxiogène  sur laquelle Massive Aattack  reignait en maître incontesté (ex: Spitting the Atom) ait enfin été perçée.

Le fin mot de l'histoire

Certains, ceux qui aiment les étiquettes expliqueront que l’on a affaire à du hip-hop alternatif ou encore du rap Lo-Fi, selon moi, Young Fathers va plus loin. Dead n’est pas un simple exercice de style mais la digestion de 20 ans de culture hip-hop, de rythmique rock,  de sensibilité pop, de son soul à la Tv On The Radio (ex: The Wrong Way), couplée à des productions brutes de décoffrage, dignes descendantes d’un certain groupe de Bristol des années 90 (je faisais une nouvelle fois référence à Massive Attack pour ceux qui n’auraient pas percuté). Le tout est bien évidemment recomposé dans un ensemble cohérent et musical.  C’est avant tout cette musicalité sans faille qui transcende l’œuvre.

D’autres encore regretterons la perte du côté attrayant et hétérogène  de Tape 1 et Tape 2, je ne suis pas non plus de ceux-là. L’homogénéité de Dead n’est pas vaine, il suffit d’écouter le triptyque que forment ces 3 dernières pistes pour s’en convaincre (HANGMAN, AM I NOT YOUR BOY et I’VE ARRIVED).

Si cette uniformité existe, c’est à une fin noble, ambitieuse : servir un propos unique, qui, au risque d’être incompris, permet de s’approcher d’une certaine forme d’intemporalité. Le simple détail que l’album aille jusqu’à nous offrir ses titres en lettres capitales, comme de cris arrachés d’un corps meurtri lors de son marquage au fer rouge, devrait suffire à convaincre quant à l’aboutissement de la démarche et le soin apporté à chaque élément.

Dead est un album dense, qui récompense la patience. Je n’expose ici que mon interprétation, ma grille de lecture d’une œuvre vers laquelle je prends toujours plaisir à retourner.

Loin de laisser indifférente, il est à chacun de se forger son avis, d’aller y puiser sur son initiative son ressenti. Le mien est qu’à la proue du navire des musiques hybrides, Young Fathers a su s’imposer comme un sextan pertinent pour les temps à venir.

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